Monday, August 31, 2009

La marche

Marche. Tranquillement, lentement et sans hésitation, elle marche. Un pas devant l'autre, le droit, le gauche, le droit encore. Devant, des champs de blé, de l'or liquide qui ondule en vagues frémissantes sous le vent qui coule. Elle marche.

Elle porte une légère robe violette avec un motif de papillon, et un coquelicot en son sein, fiché dans le tissu. Elle l'a ramassé par-delà les collines, là-bas dans le lointain où ils vivent en communes. Celui-ci est un peu défraichi, mais a gardé sa couleur rouge sang qu'elle affectionne tant. Sous ses sandales pêches, le sol défile. Un chemin de terre battue, bronzé de soleil, accompagné de pépites de roche comme des boutons sur une peau déjà rêche, la précède.

Elle marche. Cela fait longtemps qu'elle marche. Des dunes blanches à la mer azurée, de l'aurore au crépuscule brûlé, sur pavés de pierres irrégulières et de bonnes intentions, elle marche. De temps en temps, elle ralentit pour arranger ses cheveux. Des cheveux châtains qui jouent avec les rayons de soleil, projetant lumière et ombre comme autant de rêves fugaces. Ses yeux regardent l'horizon, emplis d'espoir sous ses longs cils et ses paupières qui battent, qui battent comme ses pas, son coeur, régulier et sans arrière-pensée.

Cela fait longtemps que je l'observe. Je marche avec elle, mais derrière, et je la regarde parce qu'elle est belle. Trop belle et trop déterminée pour être arrêtée, pour être approchée. Je me content de humer le parfum de sa peau que m'apporte la brise, comme une effluve du paradis. Il me frôle la joue comme une caresse, et je baise sa silhouette du regard.

Soudain, elle s'arrête. C'est la première fois que je n'entends pas le rythme de ses pas. Elle se retourne, me dévisage, me sourit. Le temps se fige et moi aussi. Elle me fait signe, ses yeux pétillent, sort du chemin et je la suis. L'océan d'épis s'ouvre devant nous et se referme, nous enveloppe et nous prend en lui.

Je la prend en lui. Je suis elle et elle est moi, et le coquelicot nous unit. Je dévore sa bouche et respire ses cheveux, l'albâtre de sa peau frissonne et je frémis. Le murmure du vent courre pendant que le soleil nous épie. Nous restons comme ça longtemps durant un court moment.

Je suis sur le bord du chemin, mais elle dessus. Elle a rejoint son vieil ami. Un épi de blé est fiché en son sein, gerbe d'or sur fond de pureté, elle l'ajuste et elle sourit. Elle me regarde et ses prunelles me transpercent, je tombe dans leur puit et il m'engloutit.

Elle marche. Tranquillement, lentement et sans hésitation, elle marche. Devant, le serpentin de la route continue à l'infini. Elle le connaît bien et le suit. Les nuages jouent à saute-mouton sur un ciel diapré par le soleil des vêpres, jets de couleurs entrelacés dans un amour éphémère. Le visage buriné du chemin la précède, comme il l'a toujours fait, et le fera toujours. Sur son bord, un coquelicot fâné, écarlate mais fatigué, la regarde s'éloigner et ne la voit plus. Elle marche sur le fil du Temps, sans hâte et sans tourments, car elle a l'éternité. Elle est partie, alors qu'un coquelicot se meurt et pleure ses dernières gouttes de rosée. C'est la Vie.